ROMAN D’AVENTURES


ROMAN D’AVENTURES
ROMAN D’AVENTURES

«Il y avait un petit port, comme dans un roman de Conrad, un bateau à voiles, comme dans un roman de Stevenson, un marin devenu milliardaire, comme dans un roman de Jack London, et deux types qui voulaient me tuer, comme dans un roman de Raymond Chandler.»
(Jean-Luc Godard, Pierrot-le-Fou .)

Qui lit les mots «roman d’aventures» pensera d’abord – peut-être légitimement – qu’il s’agit là d’une expression incertaine, purement rêveuse, et bonne – tout au plus – à évoquer de lointaines ressemblances entre toutes sortes de récits d’époques et d’intentions complètement dissemblables; le simple lecteur de fiction, toutefois, ressentira, sans avoir besoin de les formuler, les liens immédiats et profonds (et le plaisir identique) qui unissent – entre bien d’autres – la poursuite de la Baleine blanche, l’arrivée sur l’île au Trésor, le combat des Hobbits contre les forces de l’Ombre; il saura naïvement ce qu’il y a de mystérieusement commun entre une boîte louche dans une ruelle crasseuse de New York, un voilier sur l’immensité d’une mer ténébreuse, une route déserte à travers un pays ignoré... Les lignes qui vont suivre ont pour but de délimiter, s’il est possible, puis d’explorer ces espaces imaginaires; l’immensité des territoires parcourus (et leur incertitude) obligera le lecteur, qui s’identifiera ainsi aux héros de ses livres préférés, à trouver son propre chemin à l’aide des cartes toujours provisoires que nous lui suggérerons – sans qu’il lui soit garanti que, tel le malheureux Arthur Gordon Pym ou l’obstiné capitaine Achab, il ne sombrera pas dans l’inconnu, car l’aventure est imprévisible, tout comme la carte est incomplète, vaste la mer et rares sont les îles.

1. Frontières: limites du genre

Une expression malheureuse

«Si Le Loup des mers – peut-on lire au dos de la couverture du livre dans une édition de poche – fut salué comme un chef-d’œuvre, il a été reconnu, à la grande déception de l’auteur, pour un roman d’aventures.» Déclaration surprenante, mais R. Flacelière, dans son introduction aux Œuvres d’Homère dans la Bibliothèque de la Pléiade, écrit, lui, que «L’Odyssée est une épopée «romanesque», une sorte de roman d’aventures: le héros, après avoir pensé vingt fois mourir, retrouve à la fin sa femme, sa maison, tous les siens». Exemples, parmi bien d’autres, de la situation ambiguë dans laquelle se trouve cette formule de «roman d’aventures»; expression malheureuse, qui honore et déshonore tour à tour et presque simultanément les livres qu’elle désigne, sans permettre de préciser leur époque ni même leur caractère véritable.

Un récit exemplaire: où l’on recherche le temps perdu

Mais surtout, si l’on y réfléchit bien, expression énigmatique: car, que peut bien raconter un roman, sinon des événements, si minimes soient-ils, des choses qui arrivent; or l’aventure, c’est ce qui arrive, précisément: un roman d’aventures, c’est donc, si l’on s’en tient au sens exact des mots, le récit des choses qui adviennent. Mais cette apparente tautologie fournit une précieuse indication; ce qui est souligné ici, avec cette maladroite insistance, c’est la spécificité même du genre: un roman d’aventures, c’est, d’abord, un récit plus récit que les autres, un événement plus événement que les autres à l’intérieur d’une narration exemplaire, un roman dans lequel la matière première narrative surgit à l’état brut, comme la lave du volcan, une histoire qui n’est qu’histoire pour le plaisir de raconter – en somme une «fête de la narration.»

Mais ce récit, exemplaire dans la littérature, a pour origine dans la réalité un événement déjà impossible et devenu lui aussi exemplaire: ainsi la piraterie maritime a entraîné après elle une abondance de récits, une rêverie collective, qui expliquent l’importance du thème et sa transfiguration mythique dans les romans qui nous occupent. Double exemplarité, donc, dans la nature littéraire de l’expression et l’origine mythique du genre. Mais ceci est bien insuffisant encore.

Frontières historiques

L’expression de «roman d’aventures» est aussi une expression tardive, que l’on voit apparaître à la fin du siècle dernier, mais c’est sans doute aux commencements de la Nouvelle Revue française , dans les textes de Thibaudet, Rivière ou Mac Orlan, que se trouvent les premières réflexions théoriques sur cette expression, et son emploi systématique. Et ce n’est pas un hasard, évidemment, si cette formule de classement apparaît à la fin d’un siècle au cours duquel le genre romanesque est devenu la forme triomphante des belles-lettres, au point de régner sur toutes les autres activités littéraires et de nécessiter alors le même découpage par genres, formes et thèmes, la même poétique que le théâtre et la poésie avaient jusqu’alors seuls suscitée. C’est à partir de cette volonté d’analyse – ou de ségrégation – qu’apparaît une toute nouvelle classification romanesque: roman historique, roman réaliste, roman d’éducation, roman populaire – bien d’autres encore: et puisque Dumas, Stevenson, Verne ou Conrad passionnaient bien des lecteurs – et que l’expression un peu condescendante de «paralittérature» n’existait pas encore – il fallut créer, a posteriori, sans définition ni garantie, l’expression de «roman d’aventures».

Mais le genre lui-même, quand et comment peut-il apparaître?

– Lorsqu’un mode de vie provisoirement hors les normes agit avec suffisamment de profondeur dans l’imaginaire collectif pour apparaître, bien plus tardivement, dans des œuvres littéraires de haut style: la piraterie est l’exemple par excellence – la conquête de l’Ouest ou celle des colonies également;

– Lorsque le réseau du pouvoir et de la loi, lorsque le mode de circulation de l’or présentent, durant un moment historique donné, une configuration suffisamment lâche pour permettre l’existence d’individus héroïques intervenant dans le cours de l’histoire, sans toutefois le modifier: que d’Artagnan et ses amis rapportent ou non les ferrets d’Anne d’Autriche, cela n’a évidemment aucune importance historique; qu’un vaisseau pirate arraisonne ou non des navires marchands n’influe pas davantage sur l’économie internationale; en revanche, ainsi que le montre Le Vicomte de Bragelonne (partie peut-être la plus bouleversante de la trilogie), les héros les plus sublimes doivent s’incliner devant un État organisé. L’aventure apparaît donc lorsque la situation sociale et historique laisse des espaces de liberté suffisants pour que l’individu puisse y agir avec assez d’autonomie: l’aventure coloniale en est probablement le dernier exemple.

Le rêveur définitif

«Tant va la croyance à la vie, à ce que la vie a de plus précaire, la vie réelle s’entend, qu’à la fin cette croyance se perd. L’homme, ce rêveur définitif...» Ici, il conviendrait de relire encore le début du Premier Manifeste du surréalisme . Ce qui est affirmé par Breton – et de quelle impérieuse façon – c’est le triomphe de l’imagination, et de son temps privilégié qui est l’enfance; l’enfance, âge d’or de l’imaginaire et de la lecture, pour lequel le rêve et la vie ne sont pas encore séparés, où l’on est à la fois dans son lit et au cœur de la forêt amazonienne, où les histoires vraies sont les histoires inventées, où dans la chambre familière aux persiennes closes se tracent les cartes toujours nouvelles des pays imaginaires, forêts , soleils , rives , savanes ! – tout est près, les pires conditions matérielles sont excellentesles bois sont blancs ou noirs, on ne dormira jamais .

C’est «le procès de l’attitude réaliste» qu’il convient d’instruire: que le roman d’aventures soit avant tout, pour son écrivain et son lecteur, une pure expression de l’imaginaire, voilà, malgré son caractère vague, le sol le plus solide sur lequel, au milieu des sables mouvants qui nous entourent, nous pouvons nous appuyer. Soyons simples, au risque d’être grossiers: si les Voyages extraordinaires peuvent être considérés sans conteste comme des romans d’aventures, les Rougon-Macquart assurément pas.

Une narration exemplaire donc, dans laquelle une histoire, celle qu’on nous conte, que nous lisons, constitue l’essentielle occasion du plaisir du lecteur aussi bien que du narrateur: tout art est donc ici subordonné au récit. Une narration tardive, intervenant souvent bien après que ce dont elle s’inspire a disparu: après la piraterie, après les mousquetaires, le roman d’aventures raconte, encore une fois, ce qui, dans les «trous» de l’histoire, se jouait – hors des sentiers battus. Une narration dont un enfant est la mesure: l’enfant personnage de L’Île au trésor , l’enfant lecteur de Jules Verne, non point faible mesure de livres trop simples ou trop bêtes pour les adultes, mais mesure absolue d’une faculté qui est celle, fondamentalement, à laquelle le genre fait appel, et que bien des adultes ont perdue – par «le soin des dresseurs» ou pour d’autres raisons encore: l’imagination. Imagination de Colomb ou d’Achab, de l’aventurier réel ou fictif, là où l’histoire est encore en enfance, imagination de celui qui, à leur suite, parcourt les mers du fond d’une salle d’étude, froide et mal éclairée – imagination, origine et but de tout vrai roman d’aventures.

L’œil du typhon: «L’Île au trésor»

Quand, dans les mers du Sud, un navire affronte un typhon – les lecteurs de romans d’aventures connaissent bien cet épisode –, il lui arrive, au cœur même de l’ouragan, de trouver une zone de calme complet, qui est comme l’œil de la tempête. Mais ce point absolu, ce centre mythique vers lequel tend toute question (et peut-être tout récit), est-il possible de s’y tenir sans risquer de perdre l’équilibre, ou comme Hatteras au Pôle, de tomber de l’autre côté? Plus simplement, et avec moins de risques, on peut de même se demander: existe-t-il vraiment un roman d’aventures, un livre qui soit cela, et rien que cela, même s’il est le seul, et qui réponde par son unique existence à la question posée, comme le phare sur l’océan? Oui – et ce livre, c’est L’Île au trésor .

L’Île au trésor , en effet, de quelque façon qu’on l’envisage, est un roman d’aventures, se veut un roman d’aventures, n’est rien d’autre qu’un roman d’aventures, sans qu’aucune impureté vienne ternir l’éclat de son eau. Écrit à la fin d’un siècle qui a vu la conquête des dernières terres inconnues, un siècle plus riche qu’aucun autre dans l’histoire des mers, et écrit au moment où cette aventure touche à sa fin, certes, mais alors que cette fin commence seulement à être pensée; raconté par un enfant qui est le héros, et qui narre et rêve une histoire terrible et inouïe de façon simple et familière – histoire qui comporte tous les éléments mythiques possibles: la mer, l’île déserte, le trésor, les pirates, le fort, les combats et les armes, avec juste, dans la séparation pourtant conventionnelle entre le bien et le mal, cette zone d’incertitude qui traverse l’enfance et les vrais livres; et surtout – surtout – la conscience absolue qu’a l’auteur de son entreprise. Relisons quelques vers du naïf et beau poème À l’acheteur hésitant qui ouvre le livre:
DIR
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Et les goélettes, les îles, les robinsons marronnés, Et les flibustiers, et l’or bien caché, Et toute la vieille histoire romanesque, Exactement redite à la façon de jadis.../DIR

Souvenons-nous que le mot anglais Romance , qui désigne le romanesque, est le titre du roman de J. Conrad et Ford Madox Ford, traduit en français sous le titre de L’Aventure ... La vieille histoire romanesque, racontée exactement comme autrefois: la voilà, la vraie définition du roman d’aventures. Il s’agit de répéter, le plus naïvement possible, la vieille histoire mythique tant de fois racontée pourtant, mais dont l’origine s’est perdue sous l’accumulation des récits, et que la narration essaie toujours de retrouver. L’aventure est le récit par excellence, c’est-à-dire la répétition d’un événement mythique originel. Répétition par le héros de l’aventure ou du parcours d’un autre, aventurier d’un âge antérieur et dont l’histoire serait une autre histoire, à l’aide des cartes, signes et papiers chiffrés retrouvés par hasard. Répétition par le héros de son propre parcours, retour obstiné sur ses propres traces, pour reprendre, là où il l’avait laissée, une aventure originaire, et la mener à son terme: la première rencontre d’Achab et de Moby Dick n’était qu’un accident – la quête passionnée de la Baleine blanche, vouée à provoquer la répétition de cette première rencontre, est une aventure. Répétition de l’enfance et de ses étranges rituels. Répétition même parfois d’une grande tradition originaire, comme la Bible dans Moby Dick ou les légendes du Nord dans Le Seigneur des anneaux . De l’événement à l’aventure: la magie de la répétition sépare ici le roman picaresque, si mouvementé soit-il, du véritable roman d’aventures. Magie de Stevenson: il y a eu certes, dans l’histoire de véritables pirates et de nombreuses chroniques relatant leurs exploits, bien des romans aussi, mais la plus belle histoire de «gentilshommes de fortune» c’est, dans nos rêves, L’Île au trésor .

Le lecteur au travail: rectifications de frontières

À partir de ce point central, il est alors possible d’établir un territoire à l’aide de toutes les cartes précédentes: nous affirmons, par exemple, que les œuvres d’Alexandre Dumas et de Walter Scott – malgré leur aspect historique –, que Moby Dick , Le Loup des mers ou Le Seigneur des anneaux – malgré leur dimension symbolique –, que les Voyages extraordinaires – en dépit de leur lien avec l’anticipation –, appartiennent bien tous, et de plein droit, au roman d’aventures. Le policier et la science-fiction sont décrétés pays satellites. Robinson Crusoe est à une zone frontière – ce qui surprendrait, n’étaient les règles précédemment énoncées: roman picaresque à but moral comme Moll Flanders , seule la charge mythique de son sujet dans la première partie (le naufrage sur l’île déserte) peut, avec réserves, le faire admettre sur nos terres. Mais La Chartreuse de Parme (malgré l’épisode de Fabrice en prison, grand moment d’imaginaire), La Mort du Vazir-Moukhtar ou Les Grandes Espérances sont de l’autre côté de la frontière: il y a dans une bonne partie de la littérature mondiale des moments d’aventure – pépites en des sols étrangers: nous laissons au lecteur l’incomparable plaisir de prospecter Tacite, le R m yana , Sade ou Jünger pour y trouver les précieuses pierres qu’il ajoutera à sa collection. À lui, maintenant, en suivant les cartes, d’opérer des rectifications de frontières et de constituer son propre territoire.

2. Explorations: points remarquables du pays d’aventure

Le voyage

Tout livre d’aventures est un voyage mouvementé, et le plus célèbre d’entre eux a donné son nom à ce genre d’itinéraire: odyssée , d’un homme ou d’un groupe, partant de chez eux pour un but lointain ou loin de chez eux cherchant à y revenir, ou éternels errants poussés d’aventures en aventures – odyssée, donc, tel est le nom donné à ces voyages dont les événements innombrables forment les épisodes du récit: retourner à Ithaque, aller chercher les ferrets de la reine ou le trésor dans l’île, voilà qui n’implique assurément pas de paisibles promenades. Des œuvres comme La Fille du capitaine , Le Désert des Tartares ou Un balcon en forêt offrent l’intéressante variante du voyage immobile: repliés dans leur fort, les personnages attendent l’aventure qui arrive vers eux: lorsqu’elle les rejoint, ils partent à leur tour... Bien souvent le but de ces voyages est une chose mythique, toujours inaccessible et toujours s’éloignant, ce qui transforme le voyage en quête (ou en enquête...): pensons au Graal , à Moby Dick , aux Voyages de Verne, au Seigneur des anneaux ; les romans d’aventures ont donc très fréquemment un aspect symbolique ou initiatique – et les romans symboliques ont très naturellement l’apparence de romans d’aventures: Le Procès de Kafka est ici exemplaire.

Lieux mythiques

Le voyage a lieu dans des espaces immenses, dangereux, inconnus; là, toutes les aventures peuvent arriver. La mer est bien entendu le premier d’entre eux – la mer, la vraie reine du roman d’aventures, lieu absolu de tous les possibles, avec ses tempêtes, ses abîmes, ses îles désertes, ses monstres (le siècle passé a beaucoup aimé les pieuvres), ses récifs, ses ports aux cabarets douteux où se trament de louches voyages, ses vagues qui hantent les rêves de l’enfant de L’Île au trésor , et qui viennent battre la grève de Moonfleet et les remparts en ruine de l’amirauté... La forêt ensuite, image terrestre de la mer – souvenir de l’immense forêt primitive des origines –, lieu de l’embuscade (se méfier surtout des clairières) – la forêt des contes, la vieille forêt qu’affontent les hobbits au sortir de la Comté, la forêt mythique où, de leur balcon, les soldats de la Maison-Forte guettent les signes de la guerre au détour du chemin... N’oublions pas la prairie – celle de Fenimore Cooper – et la ville – celle, surtout, des «romans noirs» – océan de pierre, avec ses ports enfumés, ses monstres et ses lieux de perdition. Signalons, enfin, le lieu clos, dont la lueur rassurante luit à l’horizon de plus d’une sombre forêt. L’existence d’un vrai refuge est l’origine et la cause de bien des aventures: le héros doit savoir quitter la chaleur du foyer originel (ainsi les hobbits) pour le défendre et ne pas périr avec lui.

La nécessité et la fantaisie

Quelques lignes sont ici indispensables pour distinguer de la triviale nourriture réaliste la nourriture mythique du roman d’aventures. Si la nourriture a tant d’importance dans les livres qui nous occupent, ce n’est pas, comme on pourrait le supposer, parce que les exercices périlleux en haute mer ou la fuite devant une horde de sauvages déchaînés entraînent d’impérieuses exigences de l’estomac, mais parce que – ne l’oublions jamais – nous sommes dans le monde de l’enfance; c’est pourquoi la nourriture mythique de l’aventure, outre qu’elle se mange avec les doigts, en quantité gigantesque, et aux heures les plus imprévues, ne rend jamais malade: l’espace de l’aventure ignore celui de la crise de foie. D’autres pénibles nécessités sont de même conjurées: les enfants, lorsque le roman d’aventures les prend pour personnages, sont orphelins ou libérés de la tutelle de la famille – la mort, très présente dans de tels livres, frappe judicieusement d’abord les parents, ensuite les méchants. Signalons enfin qu’il en va parfois de la violence comme de la nourriture: à la violence réelle qui fait mal et qui tue, la fiction d’aventure (ainsi que le montre le film de John Ford, L’Homme tranquille ) oppose la violence mythique qui préserve les vrais héros et qui permet même, comme dans ce film, d’homériques bagarres sans une égratignure.

La carte

Loyd Osbourne a raconté de manière charmante comment, alors qu’encore enfant il s’amusait à colorier la carte d’une île imaginaire, Stevenson entra, compléta cette carte, puis l’emporta dans son bureau: ainsi naquit L’Île au trésor . Pas de roman d’aventures sans carte: c’est en rêvant dans la chambre des cartes de l’amirauté – avec la ligne rouge vif de la frontière, et la guirlande des noms magiques de la côte du Farghestan – qu’Aldo, le héros du Rivage des Syrtes , forge son désir de se rendre «de l’autre côté»; ensuite, la carte, où s’inscrit un espace encore partiellement inexploré, est le signe matériel du monde imaginaire, et donne une réalité concrète à la géographie mythique (pensons aux admirables cartes de Tolkien); enfin la carte retrace l’événement antérieur qui est à l’origine de l’aventure: l’aventure, nous le savons, n’est jamais un départ absolu, elle vérifie un événement primitif (le monde de l’aventure est toujours imprégné de passé, un peu comme, dans l’enfance, les vacances précédentes sont transfigurées par rapport aux vacances présentes – ainsi le mythique capitaine Flint, pirate d’entre les pirates, dans Stevenson, les temps anciens dans Tolkien, ou les mousquetaires de Dumas devenant leur propre mythe). Pour découvrir un trésor ou un pays, il faut une carte, même incomplète, et cette carte est la marque du voyage originel, que le récit recommence différemment: c’est bien alors l’aventure – a Romance .

Portrait d’aventurier

Ce qui caractérise le roman d’aventures, c’est évidemment la présence du héros, souvenir de l’origine épique du récit: héros sans peur, parfois sans reproche, infiniment rusé et incroyablement audacieux, simple comme un enfant et sage comme un vieillard, se masquant souvent sous une nonchalance souriante qui fait d’autant mieux ressortir la sauvagerie rapide de ses réactions: il représente la vie en ce qu’elle a de plus essentiellement vivant. Il a nom d’Artagnan, le Vieux Trappeur dit Longue Carabine, Aragorn dit Grand-Pas, ou même Philip Marlowe: ceux-là sont purs et invincibles (sauf par abominable traîtrise) – de vrais preux. Mais il existe aussi des héros tout aussi courageux et rusés, mais ambigus, immoraux, proches de la folie, imprévisibles, par-delà le bien et le mal; ils ont nom Nemo, Achab, Long-John Silver, le Loup des mers, le Maître de Ballantrae; ceux-là ont souvent une mauvaise fin, mais nous éprouvons pour eux, comme l’enfant pour Silver, une admiration horrifiée. L’aventurier, d’ailleurs, est presque toujours à la frontière du bien et du mal (métaphysique ou politique); il travaille à son compte, n’est d’aucun parti, d’aucun pays, et surtout il n’a pas – ou peu – d’origines repérables. Si l’enfant de L’Île au trésor a un village, un nom, une famille, d’où vient Long-John Silver, qui est Mr. Fox, qui sont Porthos ou Aramis? Ayant un jour opéré une seconde venue au monde, avec un nom fictif ou un simple surnom, l’aventurier n’est, en aucun cas, un homme comme les autres. C’est ici à la figure de Monte-Cristo qu’il faut songer. Disparu Edmond Dantès, le jeune marin, voici Monte-Cristo, son nom tout neuf, son titre suspect, sa culture immense, sa fortune à l’origine inconnue: du château d’If surgit un homme nouveau, forgé ou transmué dans l’ombre, pour une autre existence. Tous les héros de romans d’aventures, alors même qu’on connaît, un peu, leur origine, vivent une seconde vie: seconde vie du comte de la Fère devenu Athos, de d’Artagnan monté à Paris pour tenter sa chance, d’Achab en proie à sa passion, de Gandalf le Gris devenu par le feu et l’abîme Gandalf le Blanc, du Maître de Ballantrae dans les forêts d’Amérique. Sans attaches, sans père, sans femme et sans enfants, un tel personnage, s’il a bien des traits singuliers, n’a pas de «psychologie»: son caractère est donné une fois pour toutes et ne change pas. Comme Achab, il est défini par le rêve qui le guide et que la fiction invente pour lui.

Pour être juste, il faut consacrer quelques lignes à ceux que nous nommerons les «seconds rôles»: la plupart des romans d’aventures sont l’histoire d’un héros racontée par un narrateur témoin, à demi en retrait dans l’ombre – Call me Ismaël . Ce n’est évidemment pas Achab ou Nemo qui vont s’abaisser à raconter leur histoire; c’est au modeste docteur Watson de relater les exploits de son illustre ami. Le journaliste qui suit l’expédition, le jeune officier juste sorti de l’école militaire, le savant, le voyageur contraint d’accompagner la colonne sont les parfaits narrateurs témoins à travers lesquels nous suivons les aventures et leurs héros. Hommes intelligents mais hommes ordinaires, les seconds rôles ont toutes les qualités: ils sont modestes, précis, d’une haute valeur morale, et il leur arrive même d’épouser l’héroïne. Ils permettent au lecteur une agréable et facile identification; ils sont neutres, comme la parole qu’ils incarnent – indifférents. Il ne faudrait pas les négliger: c’est à travers eux que le lecteur et l’écrivain vivent leurs aventures – sur le rivage, à l’abri du danger: car même le héros peut mourir, mais le narrateur jamais.

3. L’aventure à venir

Au terme de ce voyage, le lecteur moderne, avide de certitudes sur son époque, se demandera certainement: qu’en est-il donc du roman d’aventures aujourd’hui? Question difficile, qui risque toujours de porter à la mélancolie: le domaine de l’aventure s’est trouvé déplacé, surtout depuis l’après-guerre, en faveur du cinéma, qui n’a évidemment pas eu à se poser, comme cet art très ancien qu’est la littérature, les problèmes de la narration; les romans policiers, d’espionnage et de science-fiction se sont partagé les restes: la fréquente médiocrité d’une production par trop intempérante, son caractère limitrophe du territoire propre à l’aventure ne peuvent qu’inciter à la plus grande circonspection. Au moment où le monde conquis par l’homme ne laisse plus de taches blanches sur l’immensité des cartes, où l’on ne peut que retrouver, comme le dit la phrase terrible de Rimbaud, «la même magie bourgeoise à tous les points où la malle nous déposera», qu’en est-il de l’aventure, dans un monde gris, administré, sans «trous» possibles dans les mailles dramatiquement serrées de l’Histoire – un monde aux marginalités souvent violentes mais point héroïques – et alors que la littérature, dans sa situation historique même, semble refuser cette tradition narrative indispensable au genre? Quelque «faux mouvement», exécuté sur place dans la grisaille quotidienne, comme dans l’Ulysse de Joyce ou dans L’Avventura – ou la nécessité d’inventer, comme dans Le Seigneur des anneaux ou Le Rivage des Syrtes (et encore ce dernier scintille-t-il aux limites extrêmes du genre), une civilisation imaginaire pour en narrer la fin – car la fin du monde est à l’ordre du jour. Mais peut-être ne faut-il voir là que les illusions d’un regard adulte, peut-être avons-nous trop grandi. Et pourtant, sur la lanterne magique, Golo poursuit toujours Geneviève de Brabant et dans l’île au trésor crient les perroquets. Caché dans un baril de pommes, un enfant écoute les pirates et Frodon attend, au pied de la montagne du Destin, la fin de toute chose.
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Et les goélettes, les îles, les robinsons marronnés, Et les flibustiers, et l’or bien caché, Et toute la vieille histoire romanesque, Exactement redite à la façon de jadis.../DIR

Encyclopédie Universelle. 2012.

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